L’esprit du lieu

Je vis dans la province géologique de Grenville, une section du Bouclier canadien. Je suis fascinée par cette partie de la croute terrestre depuis ma plus tendre enfance. J’ai vécu la majeure partie de ma vie au pied des montagnes laurentiennes, dans la plaine du fleuve Saint-Laurent. Du plus loin que je me souvienne, la vue quotidienne de ces montagnes au Nord de ma ville, rondes, trapues et couvertes de forêts, me remplissait à la fois d’un calme immense et d’une envie folle de m’y réfugier à jamais. J’en rêvais souvent la nuit : chaque fois dans ces rêves, je quittais la maison de mes parents en pleine nuit pour monter à pied jusqu’au sommet de ces montagnes tant aimées, où je me sentais enfin chez moi. Ces montagnes m’ont toujours semblées vivantes et vibrantes, magiques. À l’école secondaire, quand j’appris qu’elles étaient  le socle d’anciennes montagnes autrefois aussi hautes que l’Himalaya, de même que l’un des plus anciens massifs terrestres de la planète ayant émergé de l’océan primitif,  je devins complètement fascinée par elles.

«Le Bouclier canadien s’est formé il y a plus de 3 milliards d’années sous l’action de la tectonique des plaques, de l’érosion et de la glaciation. ⌈…⌉  Comparables en taille à la chaîne de l’Himalaya d’aujourd’hui, les montagnes grenvilliennes sont peut-être les plus grandes montagnes jamais apparues sur la Terre. Le relief du Bouclier canadien a par la suite été érodé par les phénomènes météorologiques tels que le vent et la pluie. Agissant comme du papier de verre sur le bois, ces forces ont lentement érodé les montagnes qui ont laissé place, il y a environ 800 millions d’années, à la surface peu accidentée typique du Bouclier actuel. Dans le cas des montagnes grenvilliennes, on estime que la roche a probablement été ainsi érodée sur des dizaines de kilomètres d’épaisseur. ⌈…⌉ Le Bouclier canadien contient quelques-unes des plus vieilles roches présentes sur Terre. En 2008, des chercheurs ont estimé à 4,28 milliards d’années l’âge d’une roche prélevée sur le rivage nord de la baie d’Hudson, à 40 km au sud d’Inukjuak. Cette roche a donc été créée approximativement 300 millions d’années après la formation de la Terre. » Encyclopédie canadienne

J’ai peut-être exercé la profession de géologue dans une vie antérieure, car ces faits au sujet du Bouclier canadien sont pour moi aussi palpitants qu’un conte fantastique ! D’ailleurs, je ne comprends toujours pas comment on peut tranquillement faire de la motoneige dans les sentiers de la montagne, ou y avoir une maison, sans être super excité d’être là, sans avoir constamment envie de toucher cette vieille roche grise, de la contempler, de l’étudier à la loupe, d’y plaquer l’oreille pour tenter de capter les échos des premiers âges de la planète. Ces roches représentent pour moi une sorte de cristal magique géant, rempli de la plus ancienne mémoire de la Terre, duquel émane une puissante énergie. C’est mon Glastonbury, mon Stonehenge, même si aucune carte ne l’identifie en tant que lieu de pouvoir ou site sacré, même si aucun touriste n’y vient en pèlerinage.

Pourquoi je ne vais pas vivre sur la montagne me demanderez-vous ? Ah ! J’en rêve depuis toujours bien entendu, mais il y deux obstacles majeurs à ce rêve : mon travail en ville et, surtout… les ours.  À l’automne, les ursidés se promènent en effet parfois jusque dans les rues de l’arrondissement du Lac-Saint-Charles, près des Marais du Nord où j’aime tant me promener. J’ai une peur bleue des ours, je perds presque connaissance en ne les voyant que de loin. Avant que j’apprenne qu’ils rôdaient chaque année dans le secteur des Marais du Nord, je me suis souvent aventurée seule (quelques fois avec mon amoureux), hors sentier, loin dans la forêt, en ne faisant pas de bruit et sans gaz poivré (aérosol anti-ours). J’ai eu de la chance. Deux personnes ont été tuées par des ours ces dernières années dans mes chères montagnes, dont une femme qui faisait son jogging matinal dans un sentier.

L’ours est sans conteste le gardien et l’esprit des lieux, l’animal au sommet de la chaîne alimentaire laurentienne. Comme les plantes et les autres animaux qui l’entourent, il est fait de cette roche ancienne, les minéraux du Bouclier canadien sont incrustés dans ses os, dans ses veines, dans son cerveau. Par conséquent, j’aime imaginer qu’il rêve de l’enfance de la Terre pendant sa longue hibernation en hiver — le seul moment de l’année où je n’ai plus peur de me promener au Marais du Nord.

Il y a certains endroits sur la montagne qui ont un effet très étrange sur moi et, dans un cas particulier, sur la personne qui m’accompagnait également (donc, ce n’était pas seulement le fruit de mon imagination). Voici l’anecdote : une amie et moi montions tranquillement sur la montagne par un étroit sentier peu fréquenté, à l’Est de Québec. Nous étions en août, mais je ne craignais pas une rencontre malencontreuse avec un ours à la recherche de baies sauvages, car je savais que de longues clôtures barbelées électrifiées parcouraient le vaste domaine où nous étions, sur lequel il y avait autrefois une ferme ancestrale de même qu’un verger et une érablière. Un agriculteur, établi près du fleuve, faisait maintenant paitre ses vaches dans un pré en pente à proximité. Mon amie et moi montions le sentier tout en discutant de rénovations domiciliaires (nous revenions de la quincaillerie) quand tout à coup je me sentis fortement vibrer de la tête aux pieds. La sensation était extrêmement agréable bien que totalement étrange et soudaine. Au même moment, mon amie (qui ne s’intéresse ni à la sorcellerie, ni à la spiritualité, ni aux phénomènes paranormaux) s’arrêta net, cessa de parler et me regarda dans les yeux. Elle me demanda si je ressentais ce qu’elle ressentait. Nous étions en effet toutes les deux en train de «vibrer» ; tout ce qui nous entourait paraissait soudainement si beau et magique, nous avions l’impression d’être sous l’effet d’une puissante drogue euphorisante qui nous faisait ressentir l’air, les couleurs, les sons, comme un embrassement merveilleux par en dedans de nos corps (notez que mon amie et moi ne prenons jamais de drogue — parfois un doigt d’alcool dans des occasions spéciales comme Noël, c’est tout). Au bout d’un moment, mon amie me saisit le bras, inquiète malgré l’extraordinaire sensation, et s’exclama «Mais qu’est-ce qui nous arrive, c’est quoi ça ? Viens on s’en va !» Nous avons donc repris notre chemin et monté plus avant dans la montagne. La sensation s’estompa rapidement.

Pendant le reste de notre conversation (toujours au sujet des rénovations) je réfléchissais aux possibles explications rationnelles de cette étrange expérience. Avions-nous été intoxiquées par un insecticide vaporisé un peu plus tôt sur le secteur ? Peu probable, puisque ce domaine était abandonné et que, de toute façon, nous aurions alors ressenti un malaise plutôt que des vibrations… Avions-nous été affectées par l’électricité de la clôture de barbelés ? Nous en étions encore très loin et la sensation se serait accentuée en s’approchant de la clôture, plutôt que de se dissiper. Avions-nous été affectées par une intoxication alimentaire en même temps ? Impossible car nous n’avions pas mangé la même chose dans les heures précédant la sensation. Avions-nous croisé sans le voir un talus de champignons sauvages qui dégageaient des spores euphorisants, ou une anomalie —très localisée — du champ magnétique terrestre ? Je n’ai jamais entendu parler de tels Fungi et l’humain (contrairement à certaines espèces animales) n’est pas équipé physiologiquement pour percevoir les champs magnétiques. Finalement, nous n’avions pas fait suffisamment d’efforts physiques pour justifier une décharge inhabituelle d’endorphine dans nos cerveaux respectifs. Je ne trouvais donc aucune explication satisfaisante à cet étrange phénomène.

Nous sommes redescendues de la montage par un autre sentier de l’autre côté du pré des vaches et nous avons découvert que nous pouvions louer à proximité un mignon petit chalet, un peu déglingué mais avec beaucoup de charme, à un prix vraiment abordable. Nous sommes donc retournées à cet endroit à plusieurs reprises, pour y passer un ou deux jours, sans pour autant ressentir de nouveau l’étrange sensation en remontant le fameux sentier.

Par contre, à une soixantaine de mètres en face du chalet trônait une immense roche circulaire qu’aucune grue n’avait réussi à déplacer. Un gros morceau du Bouclier canadien, probablement transporté là par les glaciers à la fin du Pléistocène, comme un imposant dolmen primitif. Le soir sous les étoiles, mon amie faisait griller des guimauves au-dessus des flammes de notre feu de camp près du chalet, pendant que je murmurais des incantations à la grande roche en tournant autour. Dès l’aube je sautais hors du lit pour me précipiter sur le fameux sentier de la montagne au cœur de la forêt, pour voir le soleil se lever, écouter les chants d’oiseaux, toucher aux roches, mettre de petits cailloux dans mes poches. C’était vraiment un endroit merveilleux, très calme et ressourçant. Mon amie pour sa part aimait plutôt faire la grasse mâtiné dans sa chambre après avoir écouté des films une bonne partie de la nuit. Nous sommes allées si souvent à ce chalet à une certaine période que j’ai l’impression d’avoir laissé une partie de moi dans cette grande roche de l’époque glaciaire, de même que dans ce fameux sentier «magique».

Il existe un autre lieu où j’ai laissé une partie de moi-même. Celui-là je ne l’ai fréquenté qu’une seule fois. Plus à l’Ouest, dans le parc linéaire longeant la rivière Saint-Charles, je m’étais engagée hors du sentier pour me rapprocher d’un méandre de la rivière. J’avais repéré une roche sur laquelle je pouvais m’assoir juste au bord de l’eau. Ce lieu m’avait attirée de loin avec une forte impression de déjà vu, alors que je n’avais jamais mis les pieds à cet endroit auparavant. Assise sur ma roche, je contemplais le doux courant de l’eau qui brillait sous le soleil, quand je sentis soudain une partie de moi qui sortait de mon corps pour entrer dans les troncs d’arbres avoisinants, pour entrer dans les fourmis à mes pieds, dans l’oiseau sur la branche en face de moi, dans la terre, dans la roche, dans les fougères tout autour, dans l’eau de la rivière. Je restais figée et éberluée par cette étrange expérience, en ayant l’impression que les molécules et les atomes de mon être s’éparpillaient à tout vent dans la nature. Combien de temps suis-je restée là ? Aucune idée. Mais quand je me suis relevée, j’avais la sensation très nette qu’il me manquait des morceaux, et ces morceaux, je les reconnaissais autour de moi, dans les troncs d’arbres avoisinants, dans les fourmis à mes pieds, dans l’oiseau qui s’était envolé, dans la terre, dans la roche, dans les fougères tout autour et dans l’eau de la rivière. Comme si je voyais mon reflet dans des centaines de miroirs microscopiques autour de moi. Ébranlée, j’ai regagné le sentier pour prendre le chemin du retour, en ayant l’étrange sensation de laisser quelque chose d’important derrière moi. Je pense en effet qu’une partie de moi s’est accrochée à ce lieu près de la rivière et qu’elle y est toujours. Je la sens là-bas, détachée de moi, incrustée dans l’environnement, poursuivant son existence de façon autonome. Je ne sais quelle étrange magie se cache dans ce lieu, mais je n’ai jamais osé y retourner.

Raconter ces deux épisodes m’a rappelé le mystérieux et poignant récit d’Hella S. Haasse que j’ai lu il y a plusieurs années et que je vous recommande chaudement, Le génie du lieu  paru en 1998 aux éditions Actes Sud : «…apercevoir, comme dans le froissement d’un feuillage sous le vent, une troublante présence qui se dérobe et pourtant ⌈nous⌉ fait signe

2 Replies to “L’esprit du lieu”

  1. Texte fascinant. Mon père était prospecteur dans les tout débuts de l’Abitibi et la pierre m’a toujours fasciné. L’Abitibi, vous le savez probablement, est un vaste plateau du bouclier canadien qui partage les eaux. À l’ouest de ce plateau, les eaux coulent à l’ouest vers la Baie d’Hudson, à l’est vers le fleuve. Je possède un lieu dans la pierre moi aussi où mon esprit d’enfant vit en permanence avec une merveilleuse fillette russe et je les sens toujours là quand j’y retourne. Si cela vous intéresse lisez ici: leretourduflyingbum.com/2017/05/19/va-pour-loretka/
    Au plaisir.

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